Renouveau Philosophie, le Manifeste, partie 1
Depuis de nombreuses années, «l'école», «l'Education Nationale», sont des sujets de débats publics, politiques ou non, et dont les attendus conduisent parfois à des décisions prises au Ministère de l'Education Nationale. C'est que l'école laïque, gratuite et obligatoire, étant le réel fondement de la République révolutionnaire de 1789, puis communarde, puisqu'elle accueille et forme les futurs citoyens, cultivés et travailleurs, elle intéresse tout le monde, les enfants-élèves et leurs parents, tous les citoyens. Mais ce que font les professeurs dans leur métier est si spécial et si complexe qu'il est légitime de se demander si, au sujet de l'école, «le bon sens est la chose du monde la mieux partagée», ou, si, fidèle à l'ironie cartésienne, il faut penser et oser dire que, malheureusement, l'avis de tout un chacun sur l'école est peu de choses en regard de ses complexités. Or, pour les professeurs de philosophie, comme pour celles et ceux qui aspirent à devenir de tels professeurs, le «bon sens» constitue sans doute le pire ennemi, instrumentalisé qu'il est par les dirigeants de l'Education Nationale pour imposer des modifications (faut-il accepter de parler de «réforme» à leur sujet ?) qui, systématiquement ces dernières années, vont dans le même sens : suppression massive de postes (100.000 en six ans), peu (euphémisme !) de postes au concours, suppression de crédits malgré les promesses électorales (pour les heures de soutien, par exemple), etc. Dans ce cadre général, qui va du morose jusqu'au sombre, l'enseignement de la philosophie est mal en point. Au lycée, notre discipline est réservée aux terminales. Les élèves des lycées professionnels n'y ont pas droit, comme les secondes et les premières. La terminale L est de plus en plus désertée, au profit de la terminale S. C'est que, dans notre monde économique et politique, «la technique», en fait, les sciences et techniques se développent toujours plus, et paraissent assurer aux parents, soucieux de voir et de savoir leurs enfants se diriger vers une filière économique requérant des travailleurs pour de nombreuses offres d'emploi, un «avenir». Or, cette «vision» est réductrice. Le monde économique dans lequel nous vivons ne se réduit pas aux mathématiciens, ingénieurs et autres chercheurs en sciences exactes ! La palette des métiers est beaucoup plus large que cela, est toujours plus diversifiée. Mais là encore, à l'enfermement sur la classe de terminale, l'enseignement de la philosophie dans les Universités est orienté sur sa seule reproduction, puisque les étudiants et les étudiantes en philosophie ne parviennent pas, ou difficilement, à intégrer des filières économiques dans lesquelles, pourtant, ils ont des atouts (par exemple la presse, l'édition, etc). Comment comprendre une telle situation ? Serait-ce que la pensée philosophique serait, finalement, accessoire ? Une discipline de second ordre, ou pire et plus encore ? ! Et finalement, pourrait-on même la faire disparaître et vivre très bien ainsi ? Un cours de philosophie, en terminale, n'est-ce pas un luxe dont les lycéens français pourraient se passer ? Contribuer à développer un esprit critique, est-ce si utile ? Cet été, la Ministre de l'Economie et des Finances, Mme Lagarde, a exprimé cette «considération» selon laquelle les Français seraient des hommes et des femmes qui penseraient trop, et, bien évidemment, mal, et ne travailleraient pas assez. On peut comprendre que des leaders politiques de ce genre regrettent de ne pas avoir des citoyens-robots qui font ce qui leur est ordonné, ne discutent jamais les ordres, travaillent, sans s'arrêter, sans jamais interroger les finalités. Et puis il y a celles et ceux qui ne peuvent se résoudre à accepter que notre humanité passe par pertes et profits. Or, même si le nazisme allemand a été écrasé il y a soixante ans, les menaces contre les libertés civiles et au-delà contre l'existence humaine et vitale, sont réelles, dans un monde qui est toujours plus divers et complexe. A notre époque, de nombreux citoyens se sentent perdus, sans repères, il est donc légitime de se demander si ce phénomène ne va prendre de l'ampleur, en contribuant ainsi dramatiquement à nourrir des peurs et des réactions individuelles et collectives qui seront dangereuses, et ce alors que l'une des missions de l'Education, et particulièrement de l'enseignement de la philosophie aura été et sera d'aider ces citoyens à comprendre les situations vécues et possibles. Valoriser l'enseignement de la philosophie, c'est, aujourd'hui, être confronté à une difficulté majeure : celles et ceux qui dirigent la République, le Ministère de l'Education Nationale ont d'autres critères, à savoir une prétendue recherche d'une bonne gestion du Trésor Public par une diminution permanente des moyens (mais pendant ce temps-là, mystère, la dette publique augmente...), le dressage de citoyens conformes et conformistes. L'Education Nationale est pour eux un problème : budgétaire, social, politique, puisqu'elle forme des citoyens cultivés qui ne sont pas des béni-oui-oui. L'enseignement de la philosophie est pour eux le problème des problèmes puisque c'est cette discipline qui forme à «l'esprit critique». Autant dire que, tant qu'un Xavier Darcos, ou son prochain successeur, les principaux inspecteurs d'académie, les hauts fonctionnaires des rectorats seront en poste, il n'y a rien à attendre de bon pour l'Education Nationale et pour l'enseignement de la philosophie, car il n'y a pas de dialogue possible avec eux, puisqu'il n'y a pas de dialogue honnête avec eux, il suffit pour cela de les écouter et de consulter l'expérience de celles et ceux qui les ont rencontré, les rencontre. Mais fort heureusement. M. Darcos et tous ceux cités ne vont pas être à la tête de la République et de l'Education Nationale ad vitam aeternam ! Les méditants que nous sommes savent que le temps humain est long, et que, bien souvent, ceux qui oeuvrent ne voient pas les fruits de leurs travaux. Les professeurs n'assistent pas aux développements de l'intelligence de ceux et celles qui auront été un temps leurs élèves et qui, devenant des citoyens, agissent, créent, à partir des fondements et des connaissances que leurs professeurs les ont aidé à acquérir. Ce manifeste a pour objet d'exprimer une analyse critique de la situation française, et plus particulièrement concernant l'enseignement de la philosophie, mais aussi d'engager un travail à long terme afin de préparer les conditions et les moyens d'un renouveau de la philosophie dans l'Education Nationale, lycées et Universités, et peut-être au sein des collèges. Il est possible et probable que la première mise en oeuvre de l'une de nos propositions n'intervienne que dans 5 ou dix ans, et peut-être même plus tard, mais il importe de ne pas laisser filer le temps, selon une certitude de «fatalité» pessimiste qui semble assez contraire à la tradition volontariste d'une majorité de philosophes. C'est que nous nous trouvons au bout d'une étonnant histoire : du lieu scolaire, de l'espace et du temps pris pour étudier, la philosophie fut fondatrice, avec Platon et son Académie, Aristote et le Lycée. Avant eux, l'école n'existe pas, et après, pendant des siècles, elle n'existera pas non plus, de manière significative. Ecole «philosophique», le programme scolaire platonicien ou aristotélicien ne proposait, bien sur, aucune Histoire de la Philosophie, et pour cause, mais ce n'était pas seulement par «accident», mais bien parce que, pour eux, la pensée philosophique pouvait prendre corps dans la découverte et dans la construction des connaissances des phénomènes. 25 siècles plus tard, l'enseignement de la philosophie se joue dans le cadre étroit de son «Histoire», réduite à l'existence et à l'expression des auteurs considérés comme philosophes. Ce qui fut à l'origine une ouverture s'est transformée, 25 siècles après, en chapelle, en un espace fermé, qui récuse l'intélligibilité totale, le partage du sens avec les autres sciences. Comment en est-on arrivé là ? Comment «l'espace de la pensée» a t-il pu se subjectiviser au point que «les mathématiques» paraissent être, aux yeux de tous, être le lieu même d'une pensée objective et le cours de philosophie être le lieu de simples débats, au pire, de simples opinions, au mieux, de simples argumentations rhétoriques ? Selon les élèves et beaucoup de parents, on pourrait se passer d'une conscience philosophique, mais pas d'une instruction mathématique ! La valorisation démocratique de cette discipline autoritaire et si réputée pour sa nature abstraite ne laisse pas d'être étrange. Faudrait-il l'interpréter comme le signe d'une préférence collective pour une pensée indiscutable, à tous les sens du terme ? Est-ce que les professionnels de la philosophie doivent constater et se taire ? Il appartient à chacun de faire, en tout point et à tout sujet, ses choix. L'un des nôtres réside dans une série de constats, de critiques et de propositions. Et l'un de ces constats et l'une de ces critiques est que la «religion» des mathématiques, omniprésente dans le cheminement scolaire, peut confiner à un terrorisme intellectuel, d'autant plus injuste qu'il est, sur le plan du sens, vide ! Si, pour l'Etat intéressé, c'est-à-dire orienté vers les profits, les mathématiques assurent la continuité de l'innovation et du développement de la puissance technique, il n'en reste pas moins que pour les humains dont l'existence paraît fondée universellement dans un Logos, cette toute-puissance des nombres et de leur relation dans cette Combinatoire n'instruit sur rien, fait souffrir. Dans le cadre d'une rénovation pédagogique complète, des enseignements, de leurs intitulés, des heures effectuées, des programmes, il va de soi qu'il ne s'agit pas de passer d'un extrême à l'autre, et de faire disparaître les mathématiques, mais d'interroger la juste place que cette matière doit prendre dans la formation scolaire, de la maternelle à l'université, et selon les filières. C'est que, s'il nous semble exister d'excellentes raisons de rénover l'enseignement de la philosophie, en classe de terminale, mais aussi à l'attention des autres élèves, lycéens, collégiens, il y a des raisons objectives de reprendre de fond en comble l'organisation des matières, l'éventuelle hiérarchie de ces matières – et c'est ce qui méritera d'être appelée une «réforme», et non pas ces évolutions, gadgets, ou ces régressions, uniquement motivées par un calcul comptable. Pour envisager et élaborer une telle réforme, une question nécessaire se pose : quelle méthode utiliser ? Est-ce que les matières enseignées restent les mêmes : mêmes dénominations, mêmes contenus, mêmes horaires ? Ou bien s'agit-il seulement d'imaginer des changements, pour le plaisir d'en faire ? Pour définir une méthode, il semble nécessaire d'avoir un minimum d'intelligibilité, c'est-à-dire dans tous sens, de compréhension, de connaissances et d'empathie, pour cette jeunesse qu'il s'agit de former. Que et qui sont-ils ? Il semble nécessaire de le rappeler : ce sont des êtres ... vivants, c'est-à-dire des êtres dont la condition générale est la fragilité, la précarité, d'une durée limitée; des êtres qui sont extrêmement liés à leur environnement, dont ils sont très dépendants, involontairement ou non; des êtres capables de comprendre et de connaître, mais qui peuvent aussi durablement ne pas comprendre; enfin, des êtres qui parlent une langue vivante qui, n'étant pas la langue internationale du sens, ne peut être la fin en soi de leur formation. Pour ces êtres vivants, il semble donc que la ou les matières-de-la-vie soient les plus importantes : la biologie au premier chef, et puis après une matière dans laquelle il s'agit de découvrir et de connaître les phénomènes et les lois des corps vivants, la philosophie devrait être son complément, puisqu'il est aussi question dans notre discipline de la conscience et de la pensée, à savoir ce qui constitue, dans notre réalité biologique, le complément et la part déterminante de l'animation. Cernés par un environnement dont ils dépendent et sur lequel ils interagissent, le cours de «sciences de la vie» ne paraît pas assez global pour être absolument identifié à ce que pourrait être le cours ou les cours qu'il s'agirait de mettre en oeuvre. Car une part essentielle de cet environnement est composée des autres hommes, vivants, et comme l'Histoire est fondamentalement orientée vers le passé, il faudrait inventer une nouvelle matière qui rassemblerait diverses disciplines : l'anthropologie, l'ethnologie, la sociologie, la politique, ainsi que l'éclairage de l'actualité.