Renouveau Philosophie, le Manifeste, Partie 2, "La Philosophie"
Il y a 25 siècles, les fondateurs grecs de «la philosophie», Platon, Aristote, ont ouvert et défini un espace d'intelligibilité, nouveau et large, adapté à la richesse des formes de l'Univers : les nombres, certes, mais aussi les constitutions politiques, les formes de vie, les comportements humains, les procédures artistiques, et la liste n'est pas close. 25 siècles plus tard, «la philosophie», dans l'école et l'Université françaises, a été réduite à une «Histoire de la philosophie» dans laquelle les autres disciplines du savoir global, les connaissances fondatrices et récentes de ces disciplines, sont totalement absentes. Partie du schéma éducatif français qui est, comme nous avons tenté de le démontrer, absolument incohérent, étonnamment irrationnel, «la philosophie» est devenu un espace de sens fermé qui, comme l'Orobouros, se mord la queue et paraît jouir de sa stérilité comme de sa pérennité. Mais sous la pression de prétendus utilitaristes dont on attend toujours en vain les démonstrations probantes, la dite philosophie est tout simplement menacée d'une disparition, en partie sensée et justifiée, puisqu'il y a eu et il y a un abandon des principes fondateurs, de l'ouverture, mais sur le fond, absolument injustifiée, en raison de sa participation historique à l'Histoire occidentale (création des premières écoles, organisation des savoirs, participation à la définition des principes des conditions de la connaissance, investissements de sens dans l'anthropologie vivante et politique, espace de sécurisation anthropologique contre les agressions technico-politiques), de ce qu'elle tient en réserve pour notre avenir humain, planétaire, collectif. Mais si nous nous contentons de faire appel à cette manne dans la solennité, si précisément dénoncée par Peter Sloterdijk (Ecumes, III), au respect «sacré» à l'égard d'un sacré trans-religieux dans lequel la dite philosophie aurait ses racines et qu'elle aurait génialement su faire connaître, il va de soi que la mécanique qualifiée de «politique» à l'oeuvre dans nos pays occidentaux finira par avoir sa peau. A chacun selon ses besoins, il appartient à chacun et chacune d'entre nous qui prétendons avoir «souci de la philosophie» de prendre acte et de choisir de répondre, ou non, à la maltraitance généralisée à l'égard de la sensibilité et de la vie concrète, par la mécanique des pouvoirs, contre une discipline ainsi réduite, mais aussi contre les étrangers, les travailleurs, les salaires, les droits civiques, etc. Confronté à une telle «raison cynique», l'injonction élémentaire quant aux moyens est condamné d'avance : déterminé à ne pas entendre et comprendre, les sourds qui ne sont donc pas des partenaires de dialogue ne peuvent entendre et comprendre – mais il faut éviter d'être atteint par leur syndrome ! C'est donc dans les espaces sociaux et civiques qui dépendent de nous qu'il nous faut agir – c'est-à-dire penser, créer et faire tout à la fois. Les «philosophes de tour d'ivoire » nous paraissent être de dangereux solitaires qui construisent souvent des cités idéales que personne n'habite jamais, et celles et ceux qui prétendent changer le monde en oubliant de continuer à penser, peuvent aussi devenir de dangereux acteurs d'une Histoire humaine qui a déjà été suffisamment dramatique. Au lieu d'imaginer et de préférer une exclusivité (la pensée sans l'action, et inversement), nous pensons que notre génération et les nouvelles générations doivent tout autant se soucier de la profondeur et de la rigueur de leurs pensées, de leurs consciences, que de ce qui se passe dans l'espace commun qui nous sépare et nous relie, «le monde». Dans ces dernières décennies, des initiatives diverses ont témoigné de la continuité d'un dynamisme individuel et spécifique à la pensée philosophique : les cafés-philo, quoiqu'il en soit de leur réalité individuelle, souvent propre à décevoir, entendaient favoriser un lien civique essentiel, entre cette vie citoyenne et «le monde des idées», entendaient incarner une opposition concrète à la volonté politique de scission entre l'existence populaire et le champ des pouvoirs élitistes, fondés sur de prétendus savoirs. Des magazines s'en sont fait écho. Des entreprises de presse et des maisons d'édition ont su faire de «la philosophie» une référence permanente et une valeur commerciale. Au-delà de l'espace civique qui fait référence à la philosophie, l'ensemble des organisations, associations, de résistances au rouleau compresseur des pouvoirs planétaires intéressent et doivent intéresser une conscience philosophique parce que ces mouvements s'intéressent à la vie concrète, parce qu'ils s'opposent avec des arguments et des arguments sensés, parce qu'ils forment, même dans l'atomisation, une immense fédération civique mondiale qui prépare lentement mais sûrement sa prise de contrôle des pouvoirs technico-politiques. Dans l'espace public, dans ces espaces civiques ouverts, dans cet espace humain immense, il s'agit donc d'ores et déjà de mettre en mouvement une réflexion collective quant à la référence et aux connaissances de «la philosophie», ainsi que des innovations qui, dans 5, 10, 15, ou même 30, seront «reconnus» par les autorités élues. Et, à notre sens, la première action-décision absolument nécessaire à cette dynamique et à cet objectif de créations, consiste en une contestation de la pertinence d'une identification de «la philosophie» avec «l'histoire de la philosophie», de l'enfermement sémantique et symbolique dans la cité réductrice des «philosophes», de Platon à Sartre. Mais s'il y a une valeur universelle et apodictique de la démarche philosophique, celle-ci consiste bien à requérir, pour toute décision de sens et notamment pour tout jugement de visée générale, une justification, au moins, si ce n'est plusieurs, puisqu'il ne s'agit pas ici de prétendre penser et agir sur une «révélation» de principe. C'est que, dans ce qui s'est appelé «philosophie», originairement, et dans ce que, individuellement, nous y avons trouvé et choisi d'aimer, il y a cette ouverture aux formes de notre incarnation, de notre être-au-monde, de notre représentation, et du monde lui-même et que la dite «tradition philosophique», de Platon à Sartre, n'épuise pas la perception, l'examen, la découverte et les connaissances de et sur ce monde des Formes. Il y a eu une civilisation humaine avant les évolutions et les créations grecques du 5ème et 4ème siècle avant Jesus Christ, une civilisation humaine avant Socrate et Platon, et ce monde mérite d'être étudié et à sa manière intégré dans le champ de la pensée philosophique, au-delà du critère socratique et de ce que l'école appelle les Présocratiques. Postérieurement à ce que constitue cette fondation platonicienne et aristotélicienne, la «tradition philosophique» enferme la pensée dans une sphère occidentale, logo et ethnocentrique, pourtant depuis longtemps relativisée et dépassée par les études et les sciences de l'anthropos universel. Au fur et à mesure des siècles, des hommes et des femmes ont fait un effort d'étude, d'analyse et d'explication envers cet anthropos universel. Ils peuvent aussi légitimement faire partie d'une histoire de «la» philosophie, comme avec les scientifiques, physiciens, biologistes, cosmologistes, ainsi que certains auteurs de la littérature dont des textes peuvent nourrir une réflexion philosophique pertinente.
Le programme du cours de Philosophie doit intégrer l'expression des représentations, des idées, des analyses et des connaissances universelles et sur l'Universel.